Article de Marcel
Cordier
publié dans « Découvrez, un guide historique,
touristique et fantastique : Côtes de Meuse »
Publication du Parc Naturel Régional de Lorraine, 1980.
Alors qu'on célèbrait
le trente-et-unième anniversaire de l'Appel du 18 juin
une grande âme quittait ce monde, rappelée par son
Dieu. "Soeur de l'écrivain Alain-Fournier, auteur
du Grand
Meaulnes, Madame Isabelle
Rivière est décédée à Dourgne
(Tarn), à l'âge de 81 ans". Ce simple entrefilet,
paru dans les journaux du 22 Juin 1971 n'était pas sans
attrister les nombreux amis que comptaient la Grande Dame, dans
notre région comme dans le monde entier. Avec elle disparaissait
la soeur du romancier de l'adolescence éternelle, I'épouse
d'un écrivain très appréciable et l'un des
derniers témoins de "cet extraordinaire avant-guerre"
évoqué par Edmond Michelet (1)
Alain-Fournier (demi-pseudonyme
de Henri Fournier - dont il ne faut pas oublier le trait
d'union -) est mort en terre lorraine (...).
Heureux ceux qui sont morts
dans les grandes batailles
Couchés dessus le sol à la face de Dieu,
Heureux ceux qui sont morts sur le dernier haut lieu...
C'est en 1913 que Charles Péguy
écrivait ces vers prophétiques. Lui-même
tombera en Seine-et-Marne, le 5 septembre 1914, quelques jours
avant son ami Alain-Fournier. La troisième grande victime
de ce début du conflit sera, le 8 avril 1915, I'instituteur
franc-comtois Louis Pergaud, auteur de La Guerre des Boutons
paru en 1912 (2).
Monsieur et Madame Fournier étaient
instituteurs dans le Cher. Leurs deux enfants sont nés
à la Chapelle-d'Angillon : Henri, le 3 octobre 1886 ;
Isabelle, le 16 juillet 1889. Après avoir passé
leurs baccalauréats en province, ils poursuivront leurs
études à Paris. Au Iycée Lakanal, Henri,
qui veut enseigner les Lettres (I'anglais), a pour camarade Jacques
Rivière, d'origine bordelaise. Une amitié profonde
va bientôt se nouer entre les deux garçons. Le 1er
juin 1905, Henri rencontre "la belle jeune fille" qui
deviendra Yvonne de Galais dans le célèbre roman
dédié à sa soeur, sa "chère
petite Isabelle". Le 24 août 1909, celle-ci épouse
Jacques Rivière. Le trio exceptionnel se mêle à
la vie littéraire et artistique non moins extraordinaire
- de cette période de l'avant guerre qui est aussi celle
de "I'Avant-Garde". Le Grand Meaulnes symbolise
bien la recherche idéale de la pureté, de la vérité
et du bonheur à laquelle s'est lancée toute une
partie de la jeunesse qui bientôt, malheureusement, sera
fauchée par la mitraille... André Gide, entre autres,
auquel est dédié le Rimbaud
de Jacques Rivière, vient de fonder la N.R.F. (Nouvelle
Revue Française). Avant d'en assumer lui-même la
direction après la guerre, Jacques Rivière en est
le secrétaire dès 1911, année de la naissance
de Jacqueline dont Henri est le parrain. Isabelle seconde son
mari dans ses activités de rédacteur et de critique.
L'année suivante tous trois sont particulièrement
affectés par le décès accidentel d'un ami
commun, le "petit B.", un brillant agrégé
de 25 ans : René Bichet venait de mourrir, bêtement,
à la suite d'une piqûre de morphine faite par jeu
au sortir d'une fête des Anciens Eièves de Normale".
(3)
Arrive 1913, une année
littéraire très riche : Alain-Fournier publie
Le Grand
Meaulnes ; Apollinaire :
Alcools ; Barrès : Le grand Lorrain député
de Paris - La Colline Inspirée ;
Péguy : Eve ; Proust : Du côté de chez Swann (premier volume de A la recherche du Temps Perdu)... Autant de titres, autant de livres
quasi "mystiques" qui traduisent de manières
différentes, la soif d'Absolu qui tourmentait la génération
de nos grands-parents. Bernanos, Bergson, Claudel, Gide, Jaurès,
Raïssa et Jacques Maritain, Maurras et bien d'autres sont
toujours là. Quelle chance d'avoir vingt ans à
une telle époque ! Le lieutenant de Gaulle (Isabelle Rivière
mourra un 18 juin...) en a vingt-trois, lui dont Michel Droit
écrivait: « Il n'est pas impossible que les
seuls maîtres qu'il se soit donnés aient été
des écrivains » (Figaro du 11.11.1970),
lui, le grand Charles-Meaulnes, qui épousera, huit ans
plus tard, une Yvonne... de Calais. Après la tempête
de 14-18, après le retour de captivité de son mari,
Isabelle Rivière, en 1920, est mère d'un petit
garçon. On le prénommera Alain, en souvenir de
son oncle. Puis la voici veuve à 35 ans ; Jacques
avait préfacé Miracles, Oeuvre
posthume de son beau-frère, et venait d'écrire
A la trace
de Dieu. Elle enseignera
à l'Alliance Française de 1925 à 1929, date
à laquelle sa fille Jacqueline entre en religion (à
l'Abbaye Sainte Scholastique). Dès lors Isabelle Rivière
se consacre à la mémoire de son frère et
de son mari. Elle publie leur correspondance et leurs inédits.
Elle rédige ses propres souvenirs (Images d'Alain-Fournier, 1938, Vie et Passion d'Alain-Fournier, 1963). On lui doit aussi, entre autres, un roman
autobiographique couronné par l'Académie française, Le Bouquet de roses
rouges (1935) (...). Dès
1937, Isabelle Rivière avait quitté Paris et s'était
installée dans le Tarn, à Dourgne - où elle
est morte -, près de ses enfants : Alain comme sa
soeur, venait d'entrer dans les ordres, à En Calcat (4). Elle eut la douleur de perdre sa fille sept ans
plus tard. C'est d'elle surtout qu'elle me parla un soir d'août
1967. De temps en temps, elle revenait passer quelques jours
à la Chapelle d'Angillon, dans la maison natale de son
frère - la sienne aussi - J'eus la chance de
l'y trouver. Intérieur très simple qu'envahissait
lentement l'obscurité. Sur la cheminée deux photos :
celle d'Henri et celle de Jacques. Dans son coeur il y en avait
une de plus, celle de Jacqueline".
« Il faudrait écrire
un livre sur ces trois saints », me dit-elle. Et elle
évoqua longuement le souvenir de la religieuse. Auparavant
la conversation s'était tout naturellement portée
sur Alain-Fournier. J'étais Lorrain ; elle fit allusion
aux Eparges, à ses recherches vaines. On parla ensuite
des débuts de la NRF, de la liaison de son frère
avec l'actrice Simone "I'incarnation du diable", -
du film que venait de tourner JG Albicocco et dont elle avait
personnellement surveillé la réalisation. Elle
y figurait même -...
Je lui posai deux questions de détails, importantes me
semblait-elle, et qui me chagrinaient. Elles avaient trait à
la troisième partie du Grand Meaulnes : « Au chapitre 4, François
Seurel apporte "la grande nouvelle" à Augustin.
Il le trouve dans la salle de la Mairie de "La Forté
d'Angillon". En train d'écrire ; et, nous dit-il,
le Grand Meauines trempait sa plume "au fond d'un encrier
de faïence démodé, en forme de coeur"...
Cet encrier est symbolique n'est-ce pas ?
- Pas du tout me répondit
Isabelle Rivière, je l'ai toujours. »
Et la vieille dame aux cheveux
blancs, en s'aidant de sa canne, alla me chercher l'objet qu'utilisait
Alain-Fournier, effectivement en forme de coeur, et dont les
morceaux avaient été recollés après
une chute malencontreuse. L'objet réel, mais tellement
symbolique aussi...
« Au chapitre 12,
questionnai-je encore, Yvonne de Galais va mourir. "Elle
voulut faire un effort pour me dire quelque chose, me demander
je ne sais quoi, elle tourna les yeux vers moi, puis vers la
fenêtre, comme pour me faire signe d'aller dehors chercher
Quelqu'un..." Ce "Quelqu'un" avec une majuscule,
ne serait-ce pas ce Dieu que votre frère avait trouvé
mais qu'il cherchait sans cesse ?
- Non, je ne crois pas. Pour
la petite Yvonne de Galais, le Grand Meaulnes était Quelqu'un,
un être exceptionnel, un dieu si vous voulez. »
J'étais à moitié
satisfait de la réponse.
En tout cas, le 18 juin 1971, sans aucun doute, Quelqu'un...
attendait Isabelle Rivière.